• pont à Toulouse

EDITO

Chers amis,

En ces temps troublés, il convient de se rappeler d’où nous venons, quel est notre héritage. Faute d’un message de paix, se remémorer notre histoire permet de garder de l’espoir comme ont su en trouver nos prédécesseurs illustres. À l’Alliance Française de Toulouse, nous avons la chance de compter parmi les membres du Conseil d’Administration, un historien, Serge LEMAIRE. C’est son texte qui signe l’édito de ce mois de décembre 2018.

L’Alliance Française dans l’histoire

L’histoire de l’Alliance Française apparaît et prend du relief, à des moments-clés de l’histoire de la France.
Pour sa naissance d’abord !
Au cours de la Seconde Guerre mondiale ensuite, lorsque le Général joue son « bras de fer » avec Roosevelt et Churchill. Avec l’aide de la Résistance, il remporte ce match…

 

L’Alliance Française est née le 21 juillet 1883, à Paris, au Cercle Saint-Simon, 215 boulevard Saint-Germain !
Paul Bert, avec quelques amis, sous la présidence de l’ambassadeur Paul Cambon, jettent les bases d’une association dont le but serait de « maintenir et étendre l’influence de la France ! ».

Un Conseil d’Administration est constitué qui comprend Louis Pasteur, Ernest Renan, Jules Verne, Ferdinand de Lesseps, Armand Colin … mais aussi un ambassadeur, un général, un haut dignitaire ecclésiastique…

Le ministère de l’intérieur approuve ce conseil le 24 janvier 1884. Les statuts sont alors votés en Assemblée Générale le 10 mars 1884.
C’est la date de « l’Idée », en tout point remarquable, qui demeure cependant, comme la date de naissance de l’Alliance Française.

Nous sommes dans les premières années de 1880, où la France se dote de symboles forts : (1880) le 14 juillet est adopté comme jour de la fête nationale ; (1880 encore) désormais la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » sera affichée au fronton des édifices publics ; (1882) loi de Jules Ferry sur l’école primaire obligatoire et laïque ! La France vit, à la fois, une période de doute et de résurrection.

« Le doute » né, d’avoir vu s’effondrer brutalement toutes ses certitudes.
« La résurrection », à laquelle va participer l’Alliance Française.

Depuis la Renaissance, La France dominait l’Europe :

Militairement, sa puissance était crainte au point de susciter contre elle plusieurs siècles de coalitions ; au 19ème siècle encore, le roi Louis-Philippe se lance dans l’aventure coloniale en Algérie, et Napoléon III joue les arbitres en Europe, s’attirant la haine de La Prusse.

Économiquement, La France reste le pays d’Europe le plus riche, le plus peuplé, le plus prospère ; en 1789, La France compte 26 millions d’âmes, pour seulement 8 millions de Britanniques…

Intellectuellement, le français et les ‘idées’ des Français ont force de loi dans les grandes Cours européennes, à Berlin, à Moscou, à Varsovie, à la Cour de Suède. La langue et la culture françaises étaient alors choisies et vécues par elles, comme un privilège…

Voici quelques exemples :

A Crécy[1], en 1346, le Roi d’Angleterre, Edouard III, ne comprend pas l’Anglais ; tous les actes du Royaume sont rédigés en Français.

En 1539, par l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, François 1e impose le ‘français’. Désormais, l’administration et la justice devront rédiger tous leurs textes dans cette langue ; il en fait une « langue nationale ».

En 1784, Antoine de Rivarol remporte un concours prestigieux, le 1er Prix de l’Académie de Berlin, pour son « Discours sur l’Universalité de la Langue Française ».

Ce piédestal donne le vertige !

Le traumatisme de Sedan, en 1870, qui a pour conséquences l’occupation d’une partie de la France par les Prussiens, le paiement d’un très lourd tribut (une humiliation cruelle), la perte des Provinces d’Alsace-Lorraine, a semé le désarroi dans l’esprit des Français.

Ils vivent l’issue de cette guerre comme une honte, comme une tache indélébile.

Pour oublier, pour se régénérer, pour retrouver leur dignité, ils se lancent dans de grands challenges nationaux et internationaux :

« découvertes » de Pasteur, ( qui portent le renom de La France), pour ne citer que le domaine des sciences…

« création » d’un grand empire colonial, en Afrique, en Asie, au plus profond des océans Indien ou Pacifique.

« avènement » de la République, en 1875, qui, à l’Assemblée nationale, votée par son unique voix de majorité, engendre ses propres doutes et crée un processus irréversible,
et, pour sacrifier à notre passion toulousaine,

« création », en 1892, du Bouclier de Brennus ! (dans une conférence donnée à l’Université Toulouse le Mirail en 1999, nous avons montré combien De Coubertin et Charles Brennus ont voulu en faire le symbole du rachat par le sport)

La naissance de l’Alliance Française, dans ce contexte, prend toute sa force et toute sa résonance. C’est un évènement.

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L’Alliance contribue à « la résurrection nationale » de la France.

L’adhésion rapide et forte, des Français et des amis de La France, conduit à la création de nombreux comités dans l’Hexagone et à l’étranger dès la première année ; en 1884, Saint-Louis au Sénégal ou Port-Louis à l’Ile Maurice, en demeurent les grands exemples.

En 1886, elle est reconnue d’utilité publique.

 

L’Alliance Française répond de manière éclatante aux attentes de ses pères.

À la veille du premier conflit mondial, en 1914, des Comités existent en Italie, en Allemagne, en Russie, en Suisse, au Luxembourg…

La Guerre de 14-18, va donner un coup d’arrêt au développement de l’Alliance ; les comités de Russie et d’Allemagne vont disparaître.

Le retour des départements Alsaciens et Lorrains dans le giron français, en 1918, s’accompagne en Alsace de la naissance de 38 comités !

Sous la Présidence de Georges Duhamel, en 1937, une reprise vigoureuse s’effectue, ponctuée par le congrès mondial de l’A F, à Paris ; il regroupe 400 congressistes de 40 nations ; il est placé sous l’égide du président de la République Albert Lebrun et traduit toute l’importance que la France donne à l’Alliance Française.

Depuis 1919, installée dans ses nouveaux locaux du 101 boulevard Raspail, locaux actuels, l’Alliance Française continue son œuvre ; elle accentue son rayonnement en se donnant des présidents prestigieux, des personnalités remarquables, de premier plan, et l’on constate combien le « Quai d’Orsay » reste attentif à ses actes.

Des anciens présidents de La République n’hésitent pas à devenir présidents de l’Alliance Française : Raymond Poincaré, Paul Deschanel, des Savants, des Ambassadeurs, des anciens Ministres, des Académiciens français.

 

Mais La France va subir un second traumatisme.

Le coup de tonnerre du 10 mai 1940 entraîne, la débâcle, la défaite, l’occupation, la ruine physique et morale de notre Pays. La honte de l’armistice du 17 juin 1940 hante l’esprit de nombreux français et ne rassure que les moins courageux…

Un homme alors se lève, presque seul, et lance l’appel de Londres. Il a les mains vides…

Il crée le gouvernement de la France Libre.

L’un de ses premiers actes consiste à décider de la naissance du « Conseil de gérance de l’Alliance Française ».

L’importance qu’il y attache s’avère capitale. En effet, le Général De Gaulle place ce conseil sous sa seule autorité.

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Dans son discours d’Alger, le 30 octobre 1943 le Général De Gaulle a choisi de célébrer, avec force et éclat, l’anniversaire de la création de l’Alliance Française.

Le moment est solennel.

L’Assemblée Consultative Provisoire vient d’être créée par décret, le 17 septembre, sous l’autorité du CFLN[2].

Cette assemblée est la première instance officielle, représentative de la République française, depuis la mort de l’Assemblée nationale en 1940. Depuis 3 ans et demi !

Le Général veut promouvoir ensemble ces deux symboles, très forts, de l’expression et de la réalité de la France : son expression culturelle, l’Alliance Française qu’il a jalousement préservée depuis trois longues années déjà et son expression politique, l’Assemblée Nationale provisoire qui va se réunir pour la première fois, à Alger, ‘Capitale provisoire de La France’, le 3 novembre 1943.

Il veut montrer au monde, et à ses alliés anglais et américains qui ne songent qu’à l’écarter du pouvoir et à administrer la France, et ses territoires d’Afrique du Nord, comme des pays occupés, que La France reste un « Pays Libre », une Nation qui ne bradera jamais sa souveraineté.

 

Le général De Gaulle y parle du « présent », 1943, vu par un historien du futur :
« Lorsqu’un jour l’historien, … , constatera que la résistance, c’est-à-dire l’espérance nationale, s’est accrochée, sur la pente, à deux pôles qui ne cédèrent point. L’un était un tronçon d’épée, l’autre, la pensée française … »

Et, après avoir évoqué les grands noms de ceux qui n’ont pas abdiqué, la flamme de la pensée qui ne s’est jamais éteinte, il poursuit :
«  … La France a pu, de siècle en siècle et jusqu’au drame présent, maintenir à l’extérieur le rayonnement de son génie. Cela lui eût été impossible si elle n’avait eu le goût et fait l’effort de se laisser pénétrer par les courants du dehors. En pareille matière l’autarcie mènerait vite à l’abaissement… Organiser ces rapports, telle fut la raison de naître, telle est la raison de vivre, telle sera la raison de poursuivre de l’Alliance Française… »

Le général De Gaulle dit aussi son espoir :
« … Après soixante ans d’existence, le fait qu’elle ait duré localement, malgré la tourmente …, et que l’initiative de son Comité de Londres, ait réussi à maintenir unis ses rameaux coupés de la Métropole, prouve à la fois la vitalité profonde de cette noble association et la sympathie ardente qu’elle a conquise et qu’elle garde dans toutes les contrées du globe… ».

Et le Général rappelle encore les tâches du présent à quoi l’Alliance Française doit prendre une part éminente. Il cite en conclusion François Mauriac qui décrit la place de la Concorde, sous le couvre-feu, « vide et muette ».
« … On dirait, que Paris, accroupi au bord de son fleuve, cache sa face dans ses bras repliés ». 

De Gaulle alors affiche sa conviction.
« … Oui, La France, comme le Paris dont parle Mauriac, peut-être contrainte aujourd’hui de dérober ses traits aux outrages et aux crachats des ténèbres. Mais voici, à l’horizon, les premiers rayons de l’aurore… ».

 

Près de soixante ans plus tard, au moment de quitter le deuxième millénaire, le Président de la République, Jacques Chirac, définit l’Alliance Française au service de l’Humanisme du XXIe siècle :
«  …Née voici 117 ans de la reconstruction morale et politique de La France après Sedan, confortée dans sa mission prosélyte et résistante par le Général De Gaulle en 1943, l’Alliance a pu s’enraciner, se développer et s’imposer. Universelle, elle apparaît aujourd’hui plus précieuse que jamais pour affirmer la diversité culturelle et le nécessaire dialogue des civilisations… »

Quant à notre Président alors, 1999, l’ambassadeur Jacques Viot, il déclare :
«  La mission de l’Alliance Française elle-même n’est-elle pas de rassembler tous ceux pour qui, suivant la belle formule de Maurice Druon, la langue française est « une patrie sans frontières ? »

En même temps, la fédération des Alliances Françaises des États-Unis, avec un pragmatisme tout anglo-saxon, en donne cette belle image ! :
« … il s’agit d’une multinationale culturelle formée essentiellement d’étrangers bénévoles travaillant à la promotion de la langue et de la culture françaises…. »

 

[1] Crécy, 1ère bataille de la Guerre de Cent Ans et 1ère cuisante défaite de la chevalerie française du roi Philippe VI.

[2] CFLN. Comité Français de Libération Nationale. Il est l’émanation de la Nation française et l’exécutif de la République. Son but : organiser, selon nos principes républicains, le gouvernement des territoires libérés du joug nazi, et représenter les intérêts de La France. Il a été reconnu le 26 août 1943 par Washington, Londres et Moscou ! Mais en termes restrictifs par les États-Unis d’Amérique, plus larges par Londres et Moscou… Le 30 octobre 1943, « tout » n’est pas encore gagné !…

Serge LEMAIRE
Vide-président