Amedeo Canton, reporter à Oulan-Bator – dernière partie

Alliance Française Oulan-Bator

Dans ce dernier volet, Amedeo, journaliste italien et ancien étudiant de l’Alliance Française de Toulouse, continue à interroger des étudiants de l’Alliance Française d’Oulan-Bator sur leurs motivations à apprendre le français mais nous livre aussi ses dernières réflexions à l’issue d’un séjour très riche en Mongolie, ce pays à la fois célèbre dans le monde entier et méconnu de la plupart d’entre-nous.

GANZAYA ET NYAMBAYAR

Ganzaya est une femme 26 ans, qui ce vendredi-là était habillée avec des vêtements élégants, comme si elle avait gagné l’Alliance Française juste après le travail. Le 17 juillet prochain, elle partira pour Paris, et emmènera avec elle son fils de cinq ans.

Comme Khulan, dans la capitale française, elle suivra des leçons universitaires. Ganzaya a été acceptée à la Sorbonne pour un cours de Commerce International et de Loi. Un projet conjoint des deux facultés qui durera un an et donnera à Ganzaya une bourse à couverture complète.

Ce cours, ce nouveau projet, est né avec un esprit très international : même s’il se déroule dans les salles de la Sorbonne, les étudiants qui participeront n’ont pas forcément reçu une éducation française, ou eu le temps d’apprendre la langue. Les classes seront donc toutes en anglais.

Nyambayar est le mari de Ganzaya. Il a 30 ans, et il a décidé de la suivre en France.

Il est diplômé dans le même domaine qu’elle : droit, à l’Université Nationale de Mongolie (Mongolian National University). Il est plus âgé qu’elle, mais ayant commencé à étudier plus tard, ils ont été diplômés la même année, en 2013. C’est à l’université qu’ils se sont connus. C’est là qu’ils sont aussi devenus un couple et qu’ils ont décidé de se marier.

Par rapport à celui de son épouse, Nyambayar a retardé son départ de quelques mois, et gagnera l’Europe seulement après l’arrivée de Ganzaya. Il ne sait pas encore quel sera son travail : malgré ses années d’études, son titre ne lui permet pas de d’exercer sa profession actuelle à l’étranger. Il y a beaucoup de points différents entre la loi mongole et la loi française. Nyambayar ne connaît pas du tout cette dernière, et pendant toute la période qu’il passera en Europe, il sera obligé de chercher un emploi différent de celui qu’il a pratiqué depuis la fin de sa formation. Pour lui, et pour la recherche d’un boulot qui soit bon, la langue pourra être un autre obstacle, plutôt qu’un défi, parfois exigeant, mais capable de donner des satisfactions. Il n’y a pas beaucoup d’emplois, pour un homme de bureau qui ne peut pas communiquer avec ses clients, ni remplir les papiers.

Si Ganzaya parlait déjà un bon français, Nyambayar venait juste de commencer à l’apprendre. Comme la décision de déménager avec sa femme a été assez récente, il n’a pas eu le temps de l’étudier à fond, au moment de notre conversation. Mais, m’a-t dit, il serait prêt à faire n’importe quoi, si c’est pour rester avec Ganzaya. Même serveur ou cuisinier.

Ganzaya et Nyambayar n’ont pas encore décidé s’ils allaient rester en France pour plus longtemps, ou s’ils allaient retourner en Mongolie, à la fin du programme. Ils n’étaient même pas sûrs de pouvoir effectivement rester, ni de pouvoir convertir leur visa et commencer, dès le printemps, à chercher un emploi.

J’ai demandé à Nyambayar : si les conditions étaient si incertaines, même côté travail, surtout du côté du travail, alors pourquoi ne pas rester à Oulan-Bator et attendre le retour de Ganzaya ? Ou autrement, pourquoi ne pas prévoir tout simplement de rentrer, une fois l’année à l’étranger terminée ? Y-avait-il des raisons qui les auraient poussés à rester en France, qui les laissaient espérer ?

« Oui, » m’a-t-il répondu. Il y en avait des raisons. Ils connaissent déjà l’Europe, et ils auraient bien aimé pouvoir y rester. Ils apprécient le style de vie français – la culture, les habitudes. Mais ce qui les intéresse vraiment, c’est qu’une permanence en France pourrait être très positive pour leur fils. Apprendre une langue européenne, et pa n’importe laquelle, une langue comme le français, serait une grande ressource pour lui, une fois grand. En 2018, leur fils aura six ans : il devra commencer à aller à l’école. En Mongolie, les écoles françaises sont célèbres pour donner une bonne éducation aux enfants. Elles se situent à un autre niveau, par rapport aux mongoles.

Cette comparaison m’intéressant, j’ai demandé à Ganzaya d’entrer plus dans les détails. En Mongolie, m’a-t-elle expliqué, les écoles publiques ne sont pas bien considérées : les instituts auxquels sont inscrits la majorité des élèves n’ont ni argent, ni structures adaptées. Une seule classe peut être formée pour cinquante enfants. De l’autre côté, les écoles privées sont trop chères : elles ont des frais scolaires annuels de deux millions et demie de tögrög, la devise nationale mongole. Une somme qui équivaut à plus ou moins 860 euros. Une somme extrêmement élevée, si on considère que le salaire minimum en Mongolie est d’à peu près 80 euros par mois, et que celui moyen qu’on peut gagner à Oulan-Bator est de 400.

Ce n’était pas un choix simple. Laisser son Pays et des postes de travail assurés ou décider de devenir des étrangers, des immigrés ; essayer de s’insérer dans le tissu social d’un monde qui est différent, même si on le connait déjà ; risquer de voir ses demandes de visa rejetées par les officiers des bureaux d’immigration ; considérer la possibilité de ne pas trouver un travail et de vivre dans la pauvreté. J’imagine de toute façon que quand il s’agit de garantir un meilleur avenir futur à son propre fils, tout cela semble plus simple. Léger, même.

Avant de me séparer d’eux, j’ai désiré leur poser une dernière question sur la langue. Puisque Ganzaya et Nyambayar n’avaient pas le même niveau de français, les difficultés auxquelles ils devaient faire face n’étaient pas les mêmes non plus.

Une des choses sur lesquelles Nyambayar se trouvait à faire le plus d’effort, c’était apprendre les sons, m’a dit-il : les sons des voyelles et du « r ». Les voyelles étaient compliquées : quelquefois elles étaient similaires à l’anglais, mais très souvent, il se trouvait à confondre leur prononciation.

Au début, apprendre à bien prononcer avait été difficile pour Ganzaya aussi. C’était une chose commune à tous les Mongols. La cause était leur langue, qui était basée sur les aspirations et sur les sons de gorge, plutôt que sur ceux du nez et du palais.

Après la prononciation, étaient venues les conjugaisons. Elles aussi l’avaient dérangée. Mais il fallait seulement pratiquer, pratiquer beaucoup.

À ce moment-là, c’était l’heure de mémoriser le vocabulaire, les expressions idiomatiques et les exceptions. Toutes choses fondamentales, qui à leur tour, et à nouveau, nécessitaient d’être pratiquées.

CONCLUSION

C’était dommage de quitter l’Alliance Française, ce soir-là, après avoir parlé avec Khulan, Jargalan, Ganzaya et Nyambayar. C’était dommage d’être arrivé si tard. J’aurais bien aimé pouvoir y passer un peu plus de temps. Au final, comme j’ai dit, je me sentais un peu chez moi. Je sentais avoir retrouvé un endroit joli, accueillant, que je connaissais même avant de le visiter. Une sorte de base qui avait des branches un peu partout dans le monde, et dont je faisais partie, d’une certaine façon. Au moment de la fermeture, j’ai salué le personnel, mes quatre « interviewés », et je suis lentement retourné vers mon appartement. Dans la rue, j’étais encore une fois loin de France.

C’était aussi dommage de quitter la Mongolie, quelques semaines après. La Mongolie n’est pas un pays facile. Ce n’est pas un pays où la vie puisse être considérée comme simple, où les Occidentaux se sentent toujours les bienvenus. Mais c’est un pays dont les gens, les traditions et la nature représentent quelque chose d’unique, que j’aimerais raconter encore longtemps.

J’étais ravi de pouvoir communiquer en français avec les habitants d’une ville comme Oulan-Bator, d’échanger avec eux au travers d’une langue qui m’est si chère. Au milieu de la steppe, dans une capitale nationale qui est à plus de 2000 kilomètres dans chaque direction de la plus proche grande ville.

Pour moi, c’était une occasion unique, mais pas une surprise. Pas une surprise totale. Je savais que la langue de Paris (et de Toulouse !) était assez répandue en Mongolie, et qui bénéficiait d’une communauté qui l’étudiait avec passion, qui l’appréciait profondément. Au final, ce n’est pas par hasard que le Consulat français occupe une des meilleures positions de toute la ville.

Il y a toujours des amateurs des langues, ceux qui les apprennent par simple curiosité et passion. Il y en a beaucoup, dans le cadre du français. Cependant, le français qu’il m’est arrivé de connaître pendant que j’étais en Mongolie, c’était un français appris surtout pour des raisons éducatives et commerciales.

La première raison était justement liée aux écoles, aux universités et aux instituts de spécialisation. Une grande quantité de gens qui travaillent pour maîtriser le français espèrent améliorer leur condition sociale, et grâce à lui, obtenir des rôles importants dans les domaines scientifiques et humanitaires, dans le futur. Ganzaya et Nyambayar, eux, voulaient faire étudier leur fils en France depuis le début, parce qu’ils savaient que les institutions françaises étaient particulièrement bonnes.

Après les raisons éducatives, venaient les « raisons commerciales », les partenariats économiques. Ils ne concernaient pas seulement l’armée, intéressante pour Jargalan et ses collègues, ou l’importation de produits typiques – négoce qui ici n’est pas traité, mais qui existe désormais dans à peu près chaque pays. Ce n’était même pas une « simple » question de déménagement dans des pays francophones où la qualité de vie est notoirement élevée, comme le Canada. En Mongolie, il y a des mines d’or et de cuivre parmi les plus grandes du monde. Et il y a des accords entre des entreprises mongoles et françaises qui insistent sur le soutien réciproque, en visant à maximiser l’exploitation des ressources ainsi que les profits. Les intérêts entre la France et la Mongolie, surtout de la première dans la seconde, impliquent toujours de grands investissements et mouvements de capitaux.

Ensembles, les raisons éducatives et les raisons commerciales portent un troisième motif pour lequel le français est principalement étudié en Mongolie et dans les nations qui se trouvent dans la même condition économique : l’échange entre fonds, compétences spécifiques et capital humain d’exception, avec le but de former des figures professionnelles qualifiées qui seront insérées après dans le marché du travail, français autant qu’international. Les secteurs qui maintenant reçoivent le plus d’attention demandent des années d’études, et des compétences spécifiques. L’extraction minière est un exemple, mais on peut aussi parler de celle du pétrole, ou de la réalisation de grands travaux publics, de structures industrielles et de machineries hautement technologiques.

Au moment d’écrire cet article, j’avais presque oublié que le voyage d’aller vers Oulan-Bator, et aussi le voyage de retour qui m’a ramené en Europe, je les ai faits en français. Même s’il portait la marque d’AirChina, l’avion que j’ai pris était un Airbus construit à Toulouse.

Je suis totalement sûr que parmi ceux qui avaient participé à sa conception, il y avait aussi des ingénieurs et des techniciens qui, avant d’arriver en France, avaient étudié le français sur un siège d’une Alliance située quelque part aux quatre coins du globe.

Amedeo Canton – Italie

Découvrez ou relisez les première et deuxième parties

Laisser un commentaire