Amedeo, reporter à Oulan-Bator – partie 1

Alliance Française Oulan-Bator

Amedeo Canton, jeune journaliste italien et ancien étudiant de l’Alliance Française de Toulouse, nous envoie régulièrement de ses nouvelles. En voyage en Mongolie, il a fait escale à l’Alliance Française d’Oulan-Bator. C’est depuis ce petit bout de France, minuscule au milieu des steppes, qu’il nous invite à suivre le cheminement de sa pensée.

Pourquoi le français en Mongolie ?

L’Alliance Française dOulan-Bator, la capitale mongole, accueille plus de 200 étudiants. Ses cours vont du niveau de ceux qui désirent commencer à prendre contact avec la langue, le niveau A1, à celui de qui parle le français avec facilité, le niveau B2. Son personnel organise des expositions, des concerts, des revues cinématographiques et des évènements culturels. Il essaie d’exalter le meilleur des deux cultures, la mongole et la française, et de trouver la plus grande quantité possible de points de contact. Des aspects en commun qui permettent aux représentants de ces deux réalités, si différentes, de se sentir un peu plus proches.

Quand on décide de vivre dans un pays qui est profondément loin de tout ce à quoi on est normalement habitué, comme l’a été la Mongolie dans mon cas, il peut arriver que de temps en temps on souhaite se rapprocher de ce que l’on connait. Aller où on peut se sentir comme si on était « chez soi ».

Le siège de l’Alliance où j’ai appris le français, c’est celui de Toulouse. Et c’est le siège de Toulouse qui me fait associer ce nom, le nom de l’Alliance, à celui d’un lieu chaleureux et accueillant, où même moi, bien que je ne sois pas français, je peux me sentir comme si, d’une certaine façon, j’étais « chez moi ».

L’Alliance Française d’Oulan-Bator est située au premier étage d’un bâtiment qui donne sur une rue appelée « Sodnom Gudamch », à l’intersection avec une autre qui a pour nom « Ikh Toiruu ». Une des rues les plus importantes de la ville.

Je me rappelle bien la première fois où je m’y suis rendu. À cette époque-là, je ressentais en moi un fort désir de recommencer à parler et à lire le français avec constance. J’avais déménagé dans un pays dont la langue était pour moi quelque chose d’inconnu, et pendant les mois précédents, le travail m’avait forcé à utiliser presque seulement l’idiome barbare des Britanniques. (C’est une blague. Avec cette affirmation, je ne veux offenser personne : ni les Britanniques, ni les Barbares).

Je connaissais l’étendue du réseau, et il avait été naturel pour moi de rechercher l’emplacement de l’Alliance dans la ville. Parce que j’étais sûr qu’il y en avait une. Je savais que je pourrais y trouver des livres, des films, et surtout, beaucoup de gens avec qui parler. Des étrangers arrivés en Mongolie pour le travail, et des Mongols qui avaient étudié le français en Mongolie ou à l’étranger, et qui voulaient soit s’améliorer, soit garder leur niveau.

Le jour où je suis allé à l’Alliance était un vendredi. L’heure était déjà avancée, et la plupart des gens qui fréquentaient les cours étaient déjà rentrés à la maison. Il y avait seulement quelques élèves qui révisaient leurs devoirs, quelqu’un qui buvait le café des distributeurs automatiques, et deux ou trois personnes qui voulaient tout simplement se détendre. Assises sur les chaises de l’espace commun, elles prenaient un moment de pause après une longue journée, une semaine d’étude ou de travail.

Pendant que je me promenais dans la rue, avant d’arriver, je m’étais demandé quel aspect le siège aurait. J’étais habitué à celui de Toulouse, et je n’étais jamais entré dans une Alliance d’Asie. Je savais qu’un certain degré de similarité avec l’Occident aurait été gardé ; cependant, je me trouvais sur un autre continent. Sans doute, y aurait-il quelques différences.

Quand j’ai rejoint le siège, j’ai commencé à remarquer ces différences tout de suite. Sur les étagères il y avait des publications qui n’étaient pas seulement celles qu’on pouvait voir en Europe : elles concernaient bien sûr la France, mais aussi Oulan-Bator et la Mongolie entière. Affiché au mur, il y avait un tableau où le gabarit d’une Tour Eiffel toute faite de cœurs était flanqué de phrases verticales, écrites dans l’alphabet traditionnel mongol. Au secrétariat, Maggy et Sylvie avaient été substituées par des dames aux yeux bridés qui me souriaient et qui avaient des noms pour moi difficiles à lire. Pour s’occuper des activités de loisir, au lieu d’Astrid, un jeune homme sympa qui s’appelait David.

Les membres du staff m’ont accueilli avec courtoisie, et ont bientôt commencé à converser avec moi. Ils m’ont montré les salles de classe, la bibliothèque et la salle d’accueil – endroits où je pourrais trouver tout le matériel que je désirais. Ils m’ont donné des renseignements sur les événements qui avaient eu lieu les semaines précédentes et ils m’ont présenté le programme des concerts qu’ils avaient organisés avec le soutien du Ministère de la Culture mongol.

Après tant de temps, j’étais profondément heureux d’entendre parler français, de pouvoir avoir une conversation dans cette langue. J’ai remercié le staff et dans la bibliothèque, je me suis mis à lire les titres des livres. Je m’approchais des étagères, extrayais ceux qui m’intéressaient le plus, et les feuilletais.

En les regardant, en les lisant, j’ai commencé à me poser un type de questions précis. Pour moi, les volumes des auteurs français, les ouvrages de Balzac, de Hugo et de Dumas, étaient somme toute familiers. J’étais né en Italie, où j’avais aussi grandi et étudié. Ma culture d’origine était une culture d’Europe ; ma langue maternelle, une langue latine. Comme Italien, je ne pouvais pas éviter de ressentir un lien assez fort avec la France. Ses produits culturels étaient pour moi quelque chose de proche. Mais pour un Mongol ? Pendant des siècles, les relations entre la France et la Mongolie ont été minimes, voire inexistantes. Comment un Mongol percevait-il ces livres-là ? Comment voyait-il ces fruits d’une culture qui, jusqu’à il y a quelques décennies, était totalement étrangère à celle de son pays ? De cette question est née une autre, qui me rendait même plus curieux : pourquoi un Mongol s’intéresserait-il à la France et à l’univers français ?

Il me semble maintenant réaffirmer un cliché, mais il est vrai qu’aujourd’hui le monde est toujours plus globalisé. Des conditions sociales et culturelles extrêmement différentes se lient avec une rapidité et une vitesse dont il est difficile de garder la trace. En voyageant beaucoup, de temps en temps je me découvre à tenir presque pour acquis cet état de choses. À l’accepter tout simplement comme la condition dans laquelle le monde se trouve maintenant. Comme la direction qu’il est en train de poursuivre. Mais une telle transformation peut suivre des vitesses différentes. Si dans certains pays ce réseau de liens, d’échanges mutuels est plus enraciné, plus visible, il y en a d’autres où cette ouverture à ce qui existe dehors a commencé seulement dans un passé récent. Et la Mongolie fait sûrement partie de ces derniers.

À ce moment-là, je me trouvais dans une petite enclave. Dans une petite île française. Un monde qui était à des milliers de kilomètres de la France et dont l’isolement me serait réapparu très évident, une fois que je serais sorti par la porte et retourné dans la rue. De Paris, et de Toulouse, nous étions séparés – j’étais séparé – par des steppes, des déserts, et des montagnes, des lacs vastes comme des mers. Un fil qui pouvait m’unir à la place du Capitole et au pont sur la Garonne était difficile à imaginer de manière immédiate. Il y a certainement un intérêt de plus en plus grand de l’Asie pour l’Europe, et de l’Europe pour l’Asie aussi ; cette curiosité mutuelle mène à essayer de se rapprocher de la culture de l’autre de façons variées et diversifiées. C’était une phrase toujours valable, au sens général. Mais pourquoi les Mongols, les Mongols eux-mêmes, étaient-ils intéressés par l’apprentissage du français ? Dans quel but l’étudiaient-ils ? Avec quel objectif dans leur cœur ?

Cette question, je me suis rendu compte que je ne savais toujours pas y répondre. Alors, l’unique moyen pour comprendre c’était de me le faire dire par ceux qui étaient directement intéressés : les étudiants. J’ai demandé le soutien de David et des professeurs, et ils m’ont aidé à éclairer mon doute.

Comme je l’ai dit avant, c’était un vendredi, en fin d’après-midi, après les cours. Il ne restait plus beaucoup de gens dans les salles de l’Alliance. Les étudiants étaient presque tous rentrés. Toutefois, quelques-uns étaient encore présents.

Parmi ceux qui n’avaient pas encore fermé leurs livres, trois jeunes femmes et le mari de l’une d’elles, ont accepté de répondre à mes questions et de m’expliquer pourquoi le français était une langue si importante pour eux. Une langue sur laquelle ils avaient misé et grâce à laquelle ils espéraient construire leur futur.

À suivre (…)

Amedeo Canton
Italie

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